Benoit Solbes



Lettre à la photographe – Nos fantômes photographiques
















“De même que la fascination exercée par la photographie est un rappel de la mort, c’est également une invitation au sentimentalisme. Les photos transforment le passé en un objet de tendre attention, brouillant les distinctions morales et désarmant le jugement historique dans le sentiment de pathétique généralisé par tout regard sur le passé.” (1)

- Susan Sontag


                                 




J’étais en train de trier de vieux papiers quand j’ai retrouvé cette photo prise par toi. Puisque cela fait tant d’années que tu me l’as donnée, je ne me souviens plus des circonstances exactes.

En redécouvrant cette image, je me suis senti happé par elle, comme si je la voyais pour la première fois.

Tu te doutes bien qu’au premier abord, ce qui me plaît ici, ce sont les miroirs. La structure même de ta photographie est un enchevêtrement de réalités induit par les jeux de miroirs. Au centre de la composition se tient cette femme étrangement proportionnée. Sa tête est séparée de son corps par une barre transversale. Il m’a fallu un certain temps pour comprendre l’astuce : la tête se situe derrière un miroir qui reflète le corps d’une autre personne. Par cette figure humaine composite, tu joues dès le début entre le vrai et le faux; entre le réel et la représentation.

En reculant, une seconde figure émerge: un homme d’un certain âge qui nous regarde fixement. J’ai mis quelques secondes avant de saisir que ce n’était pas une personne réelle, mais un mannequin en plastique. C’est sans doute à cause de cette expression indéfinissable et si humaine, un semblant de rire ironique contenu. Cette tête fait écho à celle de la femme qui se trouve juste en dessous. Ce parallèle incarne, à mes yeux, le rapport que tu entretiens avec la photographie : celui de parvenir à figer les êtres à l’image d’un mannequin en plastique. Plus encore, par le pouvoir que l’appareil te donne et par ta subjectivité, tu peux même modeler ces gens à ta guise et les enfermer dans ta représentation. C'est Susan Sontag qui a écrit : « Photographier, c’est s’approprier l’objet photographié »(2). Ne serait-ce pas ce que tu exprimes en emprisonnant symboliquement cette femme dans les miroirs et, par extension, dans ta photographie? 

Par ailleurs, la connexion entre la femme dans le miroir et le mannequin à l’extérieur me fait fondamentalement penser à Dorian Gray(3). En effet, le point central de ce livre d’Oscar Wilde est que le portrait incarne littéralement  l’âme du modèle. Tandis que l’œuvre se détériore au fil du temps et des péchés qu’il commet, l'homme garde l’apparence de la jeunesse. À mes yeux, cette distinction entre l’apparence du réel et l’âme de la représentation transparaît dans ta photographie. Tu sembles même le souligner par les cornes du premier plan qui enferment les deux protagonistes, renvoyant sans cesse le regard du spectateur successivement sur l’un ou sur l’autre. 

En me dégageant des miroirs, je contemple le décor. Ton image se situe dans une sorte de bric-à-brac d’antiquaire. Ce contexte nous empêche de définir précisément l’époque de cette photo entre les chandeliers baroques, les coquillages, la vitrine de l’arrière-plan ou le blouson dans le miroir. La technique que tu emploies, l’argentique, conforte cette dimension  intemporelle. Ce mystère de la temporalité de la prise de vue, que je ne peux soupçonner qu’en regard de ton âge et donc de la connaissance que j’ai de ta vie, renvoie au rapport temporel que l’on entretient avec les photographies. C’est notamment Roland Barthes qui a abordé ce point en reliant ce médium à la mort(4), en particulier en analysant la photographie de sa mère lorsqu’elle était enfant qui sert de prétexte à son essai La chambre claire : note sur la photographie(5). Pour lui, ce médium permet d’invoquer le temps de la photographie dans le présent : en regardant sa mère enfant, il invoque aussi sa mère décédée du présent(6). C’est cette confrontation entre ce qui est et ce qui a été en renvoyant à notre propre temporalité qui pour Barthes, associe ce médium à la mort. C’est ce même concept que je retrouve dans ton image. Non pas dans ma proximité avec le sujet, puisque je ne connais pas cette femme, mais dans la confrontation entre le réel et la représentation, entre le présent – l’existence de cette personne – et cette expression de l’intemporalité incarnée par les mannequins. Ainsi, par ta photographie, tu places cette femme égale à ces représentations humaines figées qui transcendent sa propre temporalité et, par le fait même, sa mort.

Cependant, tu vas encore plus loin, car l’élément essentiel de cette image est le spectateur. Il est le centre sur lequel se dirigent les regards. Cette connexion visuelle entraîne de facto le lien entre la réalité de la photographie et notre propre réalité. Pour moi, cela donne à ton image tout son sens symbolique : montrer une vision des relations et de la vie humaine en général. Tu nous places face à notre vanité, puisqu’au final, il ne restera de nous que ces images photographiques, ces fantômes de nous-mêmes figés comme des mannequins en plastique se faisant l’écho d’une mémoire oubliée.





1. Susan Sontag, Sur la photographie, Paris, Éditions du Seuil, 1983, p.93


2. Susan Sontag, Ibid., p.16

3. Oscar Wilde, Le portrait de Dorian Gray, Paris, Stock, 1954

4. Voir aussi dans Susan Sontag, Ibid., p.29 : « Toutes les photos sont des memento mori. Prendre une photo, c’est s’associer à la

    condition mortelle, vulnérable, instable d’un autre être (ou d’une autre chose). C’est précisément en découpant cet instant et en le

    fixant, que toutes les photographies témoignent de l’œuvre de dissolution incessante du temps ».

5. Roland Barthes, La chambre claire : note sur la photographie, Paris, Gallimard, 1980

6. Roland Barthes, Ibid., p.159 : « Je lis en même temps : cela sera et cela a été ; j’observe avec horreur un futur antérieur dont la

    mort est l’enjeu. En me donnant le passé absolu de la pose (aoriste), la photographie me dit la mort au futur. Ce qui me point, c’est    

    la découverte de cette équivalence. Devant la photo de ma mère enfant, je me dis : elle va mourir ; je frémis, tel le psychotique de

    Winnicott, d’une catastrophe qui a déjà eu lieu. Que le sujet en soit déjà mort ou non, toute photographie est cette catastrophe ». 







Mathilde Contant Joanin




Le langage de la neige


Une fois nos corps et nos chars à l'abandon, la neige continuera à parler à notre place






































Annabelle Brazeau



Je me sens plus intéressante lorsque je parle de toi. Je crois que tu me trouves plus intéressante aussi




La démarche d’Annabelle Brazeau s’inspire des gens qui l'entourent de près ou de loin et de leur intérêt face aux oeuvres qui discutent d'eux.elles, de leur vie et de la manière dont ils.elles sont perçus.es. Elle réfléchit à l’appréciation qu’une personne peut avoir pour une œuvre d’art à travers ces questions: apprécions-nous davantage une œuvre qui nous fait penser à nous-mêmes? L’humain a-t-il naturellement tendance à rapporter ces concepts artistiques vers sa propre personne?

L’objectif du projet Chambre, une série de 54 images sérigraphiées et dessinées, était de montrer comment l’artiste perçoit chaque personne de sa classe. Ainsi, sur une image de chambre générique préalablement conçue en sérigraphie, elle a dessiné la chambre de chacun.e de ses collègues telle qu’elle l’imaginait en y ajoutant des objets, des meubles et des livres qu’elle les supposait posséder. À défaut de ne pas tous.tes les connaître personnellement, elle se basait sur leur réputation, leur profil sur les médias sociaux et  l’image qu’ils.elles projettent en public. Elle a ensuite remis ses dessins à chacun.e des membres du groupe. Leurs réactions étaient celles qu’elle espérait : ils.elles étaient tous.tes très curieux.euses et intéressés.es par son projet. La dernière étape consistait en une intervention par chacun.e de ses collègues sur les dessins, selon s’ils.elles étaient en accord ou non avec l’image que l’artiste s’était faite d’eux.elles.

Les images de droite, sérigraphiées, sont les dessins de l’artiste.  Les images du bas, photocopiées, sont les interventions de ses collègues de classe.








Chambre
2020
Sérigraphie sur papier Strathmore
54 feuilles de 23 par 30 cm








Karine Madran



Peindre des images à l'ère d'Internet




Karine Madran adhère au courant post-Internet et cherche à transposer l'expérience virtuelle des images en peinture. Se décrivant comme « pro-surfeuse », elle arpente le Web en espérant dénicher des images absurdes et humoristiques qu’elle vient ensuite transposer en peinture.

Elle s’intéresse à la cyberculture populaire, dont les mèmes font partie, et elle s'inspire de la myriade d'images insolites que l'on retrouve sur Internet pour la réalisation de ses œuvres intitulées Nature is beautiful et Funniest video ever.

Elle cherche plus spécifiquement des photos mystérieuses et narratives qui laissent libre cours à la remise en
contexte et à l’appropriation.

Ses choix d'images sont souvent le résultat d'un élan spontané et aléatoire où elle laisse son envie du moment décider. La matérialité de la peinture lui
permet de se réapproprier ses découvertes en venant jouer avec leurs couleurs, leur texture
et leurs formes. Avec ses tableaux colorés et ludiques, elle tente d'amuser le.la regardant.e et
de l'amener à remettre sa relation aux images du Web en question.

















1.

Nature is beautiful
2020
Huile sur toile
30 x 40,2 cm


























2.
Funniest video ever
2018
Huile sur toile
30 x 40,2 cm
















Léa Martin




Qu’est ce qui te fait douter de la réalité des fois ?