Marie-Hélène Durocher


Errances


Déconstruction flâne dans nos lieux de rencontre et s’immisce dans nos réflexions. Lourde en héritage, elle se permet de flotter dans le creux de nos échanges. Elle se moque de nous en se faisant voir dans toutes les interstices, démêlant ce qui se conforte et engageant ce qui se distingue. Déconstruction se tisse entre les espaces négatifs, entre les gestes et entre les traces. Polymorphe, elle se manifeste sous divers états.



La forme qui se désincarne rend visible les diverses strates qui constitue l’objet. Décontextualisé, celui-ci se pétrifie. Il perd sa fonction primaire et acquiert une nouvelle forme. Se fixe dans un lieu distant, restructurant sa relation à l’individu. Se transpose dans une nouvelle temporalité alors que l’œuvre cristallise l’instant.



Le temps se décompose pour remanier le souvenir. Réinventer l’instant ou rejouer le moment. La répétition anime les possibles du passé. Elle engage à la fois la mémoire, l’à venir, le subjonctif. La manipulation de l’objet, l’intervention sur la matière, l’expérience gestuelle ou la perception sensible laissent en héritage des sédiments mnésiques.













Démonter le lieu pièce par pièce pour l’inverser, le retourner, le reconstruire. Montrer ses structures, sa charpente, son ossature. Dans un futur putréfié ou un passé fictif, des œuvres devaient dialoguer dans un espace des multiples. Elles devaient y séjourner, y être, ensemble, logées sur des feuilles de plywood brutes ou une cloison de métal, dans des coins exigus ou sous les chatoiements de lumière projetés par les vitraux. 



Nous nous élançons pour documenter ce qui n’aura jamais eu lieu, archiver ce qui aurait pu être, et surtout célébrer ce qui se déploie à l’entrée de la scène. À présent, ces œuvres s’entrelacent entre les pages et valsent sur le web, faisant miroiter les lancées et les portées créatrices de la communauté uqamienne.

Léa Martin





Que faire devant […] étant donné l’insuffisance de […], ou l’Art en réaction à son époque




3 février 2020

Nous sommes tou.tes assis.es dans une pièce et nous nous regardons créer. Une toute petite ou une plus grande partie de nous quitte notre corps et se transpose dans nos conceptions. L’essence du temps est concentrée entre nos mains sales. Le soleil se lève et se couche dans un ordre qui parait indérogeable. Je reste alerte à la douleur du monde qui semble être en constante croissance. Artistes comme théoricien.nes, nous travaillons dans un univers qui peut sembler condamné, ingrat, hiérarchique.


Dans une exposition au Cégep du Vieux-Montréal en 2018, Mathieu Beauséjour distribuait des cartes d’affaire à l’inscription : «Que faire devant le fascisme étant donné l’insuffisance de la démocratie». La carte, usée par le temps, est encore accrochée dans le coin inférieur du miroir dans lequel je me regarde à tous les jours. La formule, empruntée à Bataille, m’habite.


Que faire devant _________ étant donné l’insuffisance de ________.

Que faire devant la hiérarchie étant donné l’insuffisance de la démocratisation.

Que faire devant le système étant donné l’insuffisance des idées.

Que faire devant la douleur étant donné l’insuffisance de l’art.


Dans une époque de chaos où notre indice de vibration n’est qu’en constante croissance, quelle est la place de l’art? Notre monde est en feu, nos efforts sont-ils en vain?


Le 5 mars 1979, dans une lettre à Goran Dordevic, Carl Andre écrit «Je pense que le système de l’art entretient la même relation au système mondial que le séismographe au tremblement de terre. On ne peut changer un phénomène par l’entremise de l’instrument qui l’enregistre. Pour changer le système de l’art, il faut changer le système mondial.»


Ensemble, nous absorbons, digérons, condensons, comprenons, transformons, exposons l’esprit du temps. Notre collectivité parle des bonheurs comme des souffrances de notre ère. Notre dialogue est constant entre modeler notre monde et être modelé par lui. Nous sommes nos créations et nos créations sont nous. Le Maquis 2020 présente un art pluriel qui réagit à son époque, une époque en dé(construction).



3 juillet 2020

Le sentiment d’urgence nous habitait déjà avant l’effondrement de l’apparente justesse de notre monde. Réels séismographes, prophètes, nous avons compris le désordre et fait bon usage de la peur. N’oublions pas que de l’instabilité naissent les moments de grâce.


Une tempête transforme notre festival. Le déséquilibre nous pousse à courir plus vite. Acceptons l’ici maintenant; nous renaissons des décombres. Le maquis papier s’accroche à son mandat de diffusion et de partage tout en s’inscrivant dans un monde qui se métamorphose. Delta textes, delta art, delta Maquis. Nous nous sommes fidèles malgré les changements. Déconstruire pour mieux rebâtir sont nos mots d’ordre, de désordre et d’espérance. Nous voulions transformer le monde des arts, mais nous nous devons de transformer le monde tout court.










Gabrielle Sarthou





Sans blanc




Le blanc m’épouvante, m’est insupportable, m’horripile, m’épuise les rétines. Lorsque je croise le blanc, je suis prise d’un intenable sentiment de vide, de désert – vertige du regard qui chute à l’infini.

(Juste avant de m’évanouir, je vois blanc.)

Je préfère fermer les yeux. Le blanc n’existe pas.

Le problème n’est pas du blanc, mais le blanc généralisé : la blancheur.  La blancheur est un concept abstrait, distant et susceptible d’être contaminé par le terme « pur ». Le blanc pur est un problème occidental auquel on ne peut échapper[1].

Le blanc est pluriel.

Au Maquis 2020 nous ne chassons pas le blanc, mais son hégémonie. Notre cible est la généralisation de la blancheur ainsi que les attributs et les préjugés qui lui sont associés, puis  inséparables.

La blancheur est accablée symboliquement à la vacuité, au manque d’être, à la perfection. Le blanc n’est pas absolu : il a sa microturbulence, son grain, sa richesse spectrale[2]. Il respire. Il crie. Se déchire.

Le blanc n’est pas le seul espace où l’art peut être vu, où l’imagination peut s’élever. Nous sommes pour les contrastes, les accords et les désaccords bariolés.



Le blanc en cube et comme espace d’exposition se prétend comme intemporel. Il marque la césure entre le quotidien et le temps d’appréciation esthétique[3].

Nous sommes contre le blanc cubique comme espace scellé, enfermé, contenu, sans appétit.

Contre l’immaculé.

Pour le tacheté.

Contre cette norme tacite, institutionnelle, qui nous fait oublier l’espace.

Nous sommes contre le white cube.

Pour le plywood.

Par l’utilisation de ce matériau brut, nous plions et déplions l’espace pour qu’il soit le plus tangible possible. Nous créons une géographie texturée qui s’éloigne de la vacuité ; le contraire du vide est le bois contreplaqué.

Nous prônons la texture rêche et chaleureuse du bois - la vraie vie -, colorée, odorante, pleine.  Le bois comme l’arbre, médiateur entre ciel et terre, comme maison et comme pilier affirmé.

La blancheur est en ruine.

Longue vie aux espaces vivants !


NB. Comme vous l’aurez compris, l’intention du Maquis était, tout d’abord, de proposer un espace d’exposition alternatif, aux allures déconstruites, incomplètes, rêches.  Étant donné la situation actuelle de pandémie globale, il n’aura pas été possible d’accomplir ce rêve en construisant un espace d’exposition fait de bois contreplaqué. En revanche, dans cette même optique, nous proposons cette édition entièrement virtuelle et colorée. Les couleurs ouvrent l’espace et s’ajoutent au sens. Elles proposent une histoire et sous-tendent des idées, vos idées, leurs idées. Bonne découverte !